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Histoire du genre

Le Tunnel sous la Manche (1907) : Méliès et le rêve d'un lien fixe

En 1907, Georges Méliès imagine un tunnel ferroviaire entre la France et l'Angleterre, quatre-vingt-sept ans avant l'ouverture du vrai. Le film tient du rêve, de la satire et du chantier fantastique : un objet rare, où l'anticipation sert d'abord à rire de l'actualité.

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La Lanterne du Futur
Voie ferrée qui s'enfonce dans l'entrée sombre d'un tunnel de pierre, éclairée par une lampe orangée, de nuit

Le Tunnel sous la Manche ou le Cauchemar franco-anglais est un film de Georges Méliès sorti en 1907, dans lequel le roi d'Angleterre et le président de la République rêvent ensemble du percement d'un tunnel sous la mer. C'est une fantaisie d'anticipation à grand spectacle, où le progrès technique devient prétexte à une satire de l'actualité diplomatique. Cette fiche appartient à la rubrique Histoire du genre, qui réunit les films de science-fiction des origines.

Un chantier imaginaire en 1907

L'idée d'un tunnel sous la Manche n'est pas née avec le cinéma. Elle traverse tout le XIXe siècle : des ingénieurs proposent des plans, des sondages sont lancés, puis les projets s'arrêtent, souvent pour des raisons politiques et militaires plus que techniques. Au début du XXe siècle, le sujet revient dans la presse, et le rapprochement franco-britannique de ces années lui donne une actualité nouvelle.

Méliès s'empare du thème comme il s'empare de tout ce qui fait parler. Son tunnel n'est pas un projet d'ingénieur. C'est un spectacle.

Le catalogue de la Star Film, reconstitué par les historiens et le CNC, présente le film comme une « fantaisie burlesque à grand spectacle » en trente tableaux : un format long pour l'époque, qui annonce une grosse production maison, avec décors multiples et figuration nombreuse. Le film porte, dans ce catalogue, une série de numéros consécutifs, ce qui était la façon de Méliès de marquer la longueur d'une bande.

Que raconte le film ?

Le récit tient en peu de mots, et c'est volontaire : chez Méliès, l'intrigue sert de fil pour enchaîner les tableaux. Édouard VII et Armand Fallières s'endorment, chacun de son côté de la Manche. En rêve, ils se retrouvent, découvrent les plans du tunnel que leur présente un ingénieur (joué par Méliès lui-même), assistent aux travaux, puis à l'inauguration.

Le songe se gâte ensuite, d'où le « cauchemar » du titre. Nous n'en dirons pas davantage : la mécanique comique repose sur ce basculement, et la découvrir à l'écran reste plus drôle qu'en lire le détail.

Un point amuse les historiens. Le roi est interprété par un homme dont la ressemblance avec Édouard VII avait déjà servi à Méliès en 1902, pour une reconstitution du couronnement du souverain tournée avant la cérémonie. Le cinéaste réemploie donc son sosie royal, cinq ans plus tard, dans un registre franchement satirique.

Les trucages : la scène de théâtre devenue chantier

Le film est un bon catalogue des procédés de Méliès à son sommet. On y retrouve :

  • les décors peints en trompe-l'œil, qui figurent les galeries, les gares et le fond de la mer ;
  • la machinerie de théâtre (trappes, praticables, éléments mobiles), héritée de son métier d'illusionniste au théâtre Robert-Houdin ;
  • les substitutions par arrêt de caméra, qui font apparaître ou disparaître un personnage ;
  • les surimpressions et les fondus, qui servent à figurer le passage au rêve ;
  • la pyrotechnie pour les moments spectaculaires.

Ce qui frappe, c'est la façon dont la technique filmée (les foreuses, les wagons, les ouvriers au travail) et la technique du film se répondent. Le chantier du tunnel est lui-même une machinerie de scène, montée et démontée sous les yeux du spectateur. L'anticipation, ici, ne cherche pas à être crédible : elle cherche à émerveiller, ce qui est toute la différence entre le merveilleux scientifique de Méliès et la science-fiction réaliste qui viendra plus tard.

Pourquoi le film compte dans l'histoire de la science-fiction

On cite souvent Le Voyage dans la Lune (1902) comme point de départ du genre, et le film de 1907 en prolonge l'esprit sur un autre terrain. Au lieu de quitter la Terre, il creuse sous la mer. Au lieu d'un savant fou, il met en scène des chefs d'État. Le rêve technologique devient une affaire collective et politique.

Cette veine reste rare dans le cinéma muet. La plupart des films d'anticipation de ces années montrent des inventions individuelles (une poudre, un appareil, un automate) ou des voyages lointains. Le tunnel de Méliès est un grand ouvrage public, avec ses conséquences pour deux pays. Il annonce, de très loin, les films qui imaginent l'effet d'une infrastructure ou d'une découverte sur une société entière.

Le contexte de production pèse aussi. En 1907, la position de Méliès commence à se fragiliser face aux grandes sociétés comme Pathé, qui industrialisent la fabrication et la distribution des films. Ses grandes fantaisies coûtent cher, et le public change. Le film appartient à cette période où le cinéaste pousse son style artisanal à son maximum, peu avant le déclin de la Star Film. Pour situer ce moment dans sa trajectoire, la page consacrée à Georges Méliès retrace l'ensemble de sa carrière.

Le vrai tunnel, quatre-vingt-sept ans plus tard

Quand Méliès tourne son film, le projet d'un tunnel entre la France et l'Angleterre a déjà une longue histoire. Au milieu du XIXe siècle, l'ingénieur français Aimé Thomé de Gamond multiplie les études sur le fond du détroit et propose plusieurs tracés. Au début des années 1880, des galeries d'essai sont même creusées des deux côtés, à Sangatte près de Calais et sous les falaises anglaises, avant que les travaux ne soient arrêtés : au Royaume-Uni, une partie de l'opinion et de l'armée craint qu'un passage sous-marin n'ouvre la porte à une invasion venue du continent.

Le spectateur de 1907 connaît donc ce va-et-vient entre enthousiasme et méfiance. Les relations franco-britanniques viennent de se réchauffer, mais la crainte d'une guerre reste dans les esprits. Le « cauchemar franco-anglais » du titre joue précisément sur cette corde.

Le tunnel sous la Manche réel a été inauguré en 1994, après une construction lancée à la fin des années 1980, entre Coquelles, dans le Nord-Pas-de-Calais, et Folkestone ; il relie désormais Paris et Londres par le train. Le rapprochement est tentant, et beaucoup de textes sur le film le font : Méliès aurait « prédit » l'ouvrage. La formule est un peu forcée. Le cinéaste n'invente pas l'idée, il la reprend d'un débat public ancien, et son film ne décrit ni la technique ni le tracé qui seront retenus.

Ce qu'il capte, en revanche, c'est l'imaginaire du lien fixe : la fierté, les discours, et l'inquiétude diffuse qui l'accompagne. Ce mélange d'enthousiasme et de crainte devant une prouesse technique est l'un des fils rouges du genre, qu'on retrouve dans les débats sur le premier film de science-fiction et dans bien des films qui suivront.

Ce qui reste après le générique

Le Tunnel sous la Manche est un film de commande à lui-même : Méliès y met son savoir-faire de décorateur, sa troupe, son goût de la caricature et son propre visage. Il montre qu'à peine dix ans après les premières projections, le cinéma savait déjà se servir de l'anticipation pour commenter le présent.

Pour un spectateur d'aujourd'hui, l'intérêt tient moins à la prédiction qu'au plaisir de voir une époque se rêver elle-même, avec ses rois, ses présidents, ses ingénieurs et sa peur de l'accident. C'est aussi une bonne porte d'entrée vers les autres fantaisies de Méliès, plus connues mais construites avec les mêmes outils.

Liste de visionnage

Les trucages de Méliès, à cocher pendant le film

Regardez le film et cochez chaque procédé quand vous le repérez.

Séance suivante : Quel est le premier film de science-fiction ?

Questions de spectateurs

Qui a réalisé Le Tunnel sous la Manche en 1907 ?

Georges Méliès, qui l'a produit avec sa société Star Film à Montreuil. Il apparaît aussi à l'écran, dans le rôle de l'ingénieur qui présente les plans du tunnel aux deux chefs d'État. Comme souvent chez lui, il est à la fois auteur, décorateur, metteur en scène et acteur.

Le film est-il de la science-fiction ?

Il relève de l'anticipation : il montre un ouvrage qui n'existe pas encore, avec ses machines et ses trains, et en imagine les conséquences. Le ton est comique et le cadre est celui d'un rêve, ce qui le rapproche du merveilleux scientifique de l'époque plutôt que d'une prévision sérieuse.

Pourquoi le titre parle-t-il de cauchemar franco-anglais ?

Parce que le rêve partagé du roi et du président finit mal : le tunnel, symbole de rapprochement, devient le lieu d'un désastre. Le titre joue sur l'idée, très discutée à l'époque, qu'un lien fixe entre les deux pays pourrait inquiéter autant qu'il réjouit.

Peut-on encore voir Le Tunnel sous la Manche ?

Le film fait partie des œuvres de Méliès dont des copies circulent et qui ont été éditées en vidéo dans des coffrets consacrés au cinéaste. La disponibilité varie selon les éditions ; les cinémathèques et les rétrospectives Méliès restent la meilleure façon de le voir en projection.

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